vendredi 13 avril 2007

Qui a tué les bisons en Amérique ?


Sous titre : quel plaisir de suivre une présentation d'un économiste doué !

Donc, ce matin, pour le dernier séminaire d'économie des ressources naturelles et de l'environnement de Montréal, un gros papa de la discipline est venu présenter. Il s'agit de Scott Taylor, un des meilleurs au monde dans le domaine des interactions entre environnement et commerce international.
Notre ami, Prof à Calgary, présentait un travail qui cherche à expliquer l'extermination des bisons aux Etats-Unis dans les années 1870/1880.
Son travail est un travail d'économie historique, à ne pas tout à fait confondre avec l'histoire économique. L'histoire économique, c'est par exemple expliquer les 30 glorieuses ou la crise de 1929, comprendre le supposé déclin de la France sur les 30 dernières années, etc... Intéressant, mais cela ne me passionne pas.

L'économie historique, en revanche, de ce que j'en comprends, c'est expliquer des évènements historiques à partir d'un raisonnement d'économiste, c'est-à-dire sur la base de comportements dits rationnels (en fait simplement cohérents).

Voyons ce que ça donne dans le cas des bisons. D'abord les faits, tels que je les ai notés dans la présentation de ce matin. A l'arrivée des Européens ici même, on comptait sans doute quelques 20 à 25 millions de bisons en Amérique du Nord. Mais voilà que des colons s'installent, qu'ils procréent régulièrement et qu'ils ont besoin de plus en plus d'espace pour cultiver leur terre et jouer au football. Du coup, les bisons, dont on estime que les troupeaux se trouvaient à peu près partout aux Etats-Unis avant notre arrivée, se retrouvent chassés vers l'Ouest. En gros, en 1870, ils sont concentrés à l'Ouest du Mississipi. Du coup, chute des effectifs et on estime que seuls 10 à 15 millions de bisons sont encore là à ce moment là. Mais voilà qu'un une quinzaine d'années, tous les bisons restant sont exterminés et qu'en 1890, on estime que les bisons sauvages ont complètement disparu du territoire des Etats-Unis (cf Dans avec les loups et la larme à l'oeil).

Pourquoi une telle extermination ? Plusieurs théories existent :
- l'effet de la Guerre civile aux Etats-Unis. La guerre civile déplace les populations, qui doivent virer les locaux et tuer les bisons pour pouvoir s'installer à leur place
- le progrès technique : les armes à feu sont maintenant beaucoup plus performantes (cf explication précédente) et il devient plus facile de transpercer la peau de ces bestioles qui font 2 mètres de haut pour une tonne.
- le comportement des Indiens (native americans pour les américains, autochtones pour les canadiens) Ceux-ci ont rencontré les blancs, qui leur ont expliqué le principe de la cuite au Baby-Coca, et ils en redemandent et pour cela tuent ou laissent tuer les bisons qui les entourent en échange d'un peu de gnole.
- le chemin de fer trans-américain. La présence de ce chemin de fer coupe les territoires des bisons en deux, favorise le transport des carcasses et donc contribue à rendre attractif la chasse des bisons.
- l'explication de Scott Taylor: c'est la conjonction d'une innovation technique et du commerce international qui serait la principale raison.

Je m'explique : pourquoi tuer un bison ? Pour le vendre pardi ! Mais qu'est-ce qui s'achète ? La viande est effectivement comestible. La fourrure peut faire de jolis manteaux. Et dernière chose, le cuir peut être tanné.

Avant 1870, seuls les deux premiers marchés existaient. Mais c'était des marchés relativement étroits. Pour la viande, comme on n'avait pas encore inventé le frigo, elle était difficile à conserver. Même avec le chemin de fer, je suis pas sûr que l'ouvrier de Boston aurait été ravi de manger de la viande tuée à plusieurs milliers de kilomètre et qui aurait mis des jours à arriver. Donc, la consommation de bison se faisait essentiellement localement, ce qui ne peut expliquer à elle-seule une telle extermination. Les fourrures sont également intéressantes et peuvent être transportées, mais les bisons n'ont ces fourrures que trois mois dans l'année (l'hiver) et en outre, une fois que la belle de New-York a son manteau de bison, celui-ci devrait lui durer quelques années. Là encore, difficile d'imaginer que ce soit une explication crédible à une telle extermination en si peu de temps.
Reste donc le cuir.
En 1871, les anglais parviennent à inventer une nouvelle machine permettant de tanner le cuir de bison. Jusque là, ça ne pouvait se faire. Mais maintenant, cela donne alors un produit en tous points similaire à celui provenant du cuir de vache. Or, les besoins sont immenses pour ce type de produits. Autre élément, les américains (plus pauvres que les anglais à cette époque) ne maîtrisent pas cette technologie. En outre, ils ne sont qu'un petit acteur au niveau mondial sur le marché du cuir et qui reste principalement alimenté par les peaux de vache (pouet pouet).

Ce qui va se passer (toujours selon Taylor) est alors la chose suivante. Ce nouveau débouché crée la possibilité pour les américains d'exporter leur cuir de bison vers l'Europe, où il pourra être tanné, et ensuite utilisé pour différents produits. Comme les Etats-Unis sont encore une petite puissance économique, cet afflux de peaux de bison ne va pas provoquer de changements dans le prix du cuir. Du coup, de plus en plus de gens se transforment en chasseurs de bison, puisqu'ils savent que quelles que soient les quantités de bison qu'ils tuent, ils l'écouleront au même prix. Quel est le comportement logique à adopter ici ? En tuer le plus possible, pour faire le plus de profits possible et éviter que ce soit mon voisin qui les fasse à ma place.

Ok, l'idée est séduisante. Reste à la démontrer. Taylor s'appuie alors à la fois sur un modèle théorique très simple, qui lui permet de confirmer dans un cadre standard d'économie que le type de comportement décrit précédemment fonctionne bien. Ce qui est crucial ici, c'est que le prix ne change pas. Si les Etats-Unis avaient été une économie fermée, c'est-à-dire si les échanges avec l'Europe n'avaient pas été possibles, cette innovation technologique aurait créé une hausse de la demande (un choc exogène pour être précis), ce qui aurait dans un premier temps augmenté les prix. Devant des prix plus élevés, de nouveaux chasseurs seraient arrivés, contribuant à une augmentation de l'offre (un déplacement de la fonction d'offre) augmentant à son tour le prix mais par contre diminuant la demande. Du coup, certes le prix de la peau de bison aurait augmenté, mais les quantités consommées auraient fini par baisser, limitant le massacre de ces pauvres bêtes.

Enfin, Taylor, par une utilisation astucieuse des quelques données statistiques disponibles, confirme le caractère cohérent de ces propos. Même si personne n'a fait le décompte du nombre de bisons massacrés, il parvient à déduire des statistiques d'exportation et d'importation de cuir la part qui semble revenir aux bisons, que ce soit au départ (aux Etats-Unis) ou à l'arrivée (au RU ou en France).

Au final, sans exclure les autres explications proposées au départ, il me convainc que sans commerce international et sans cette innovation technologique des anglais permettant de tanner le cuir de bison, on ne peut pas comprendre précisément une si soudaine extermination.

Bises, Joan

7 commentaires:

À 9:38 AM , Anonymous Anonyme a dit...

merci Jo, c'est vraiment super intéressant, et ça renvoie ceux (dont je fais partie) qui pensent avoir tout compris au massacre des bisons en lisant Jim Harrison...mais...selon son propre comptage Buffalo Bill a tué 4280 bisons en 17 mois, les a t-il tous dépecés (8.4 bisons par jour) ? On lit souvent (dur dur de vérifier les sources) que les chasseurs les laissaient sur place sans les dépecer ? C'est un peu le problème de l'économie historique, on a une conjonction de faits (marchés à prix fixes et disparition des bisons) et en même temps on sent que même sans ce marché, les bisons y passaient tous pour anéantir les dernières tribus indiennes et répartir les terres...

 
À 9:44 AM , Anonymous nico a dit...

c pas anonyme c nico

 
À 5:53 PM , Anonymous naire a dit...

Oui, très intéressant tout ça, et j'aime bien aussi la remarque de Nico. Je suis aussi toujours un peu mal à l'aise avec la notion de causalité qu'il y a dans ce genre de travaux, autrement dit je trouve souvent difficile d'être convaincu que la corrélation de ces deux phénomènes cache bien une jolie causalité toute propre (en même temps c'est peut-être très convaincant ici, j'ai pas lu l'article...).
Entre autres, est-ce qu'il n'est pas possible qu'une partie des bisons tués ne l'aient pas été pour pour écouler sur un marché les sous-produits du bison, mais pour d'autres raison (comme le fit Nico, conquête territoriale / extermination d'indiens...).
Ses statistiques répondaient peut-être à la question, cela dit, mais je vous cache pas que j'ai un peu la flemme d'aller voir, là...

 
À 5:56 PM , Anonymous naire a dit...

comme le DIT Nico, pas comme le FIT Nico... Je sais que tu es capable de tous les exploits, mais buter 20 millions de bisons, c'est quand même compliqué (oups, d'ailleurs, Nico, c'est bien LE Nico? Lord, quoi?)

 
À 2:02 PM , Anonymous Anonyme a dit...

Intéressant. Juste des faits supplémentaires. Avant l'arrivée des humains, toutes sortes d'animaux vivaient en Australie: kangourous géants, marsupiaux de type rhinoceros de la taille d'une vache ou encore des autruches de 200kg ou encore des lézards d'une tonne. A leur arrivée, les humains les ont exterminés. Cela a du se passer il y a 40000 ans. Le même genre d'aventure est survenu en Amérique du Nord, 10000 ans avant JC. Les hommes ont profité du fait que ces bêtes géantes là n'étaient pas farouches, n'ayant jamais vu des bêtes à deux jambes. Les tuer n'en devenait que plus aisé... Mais où est l'utilité d'une extermination? de même, pourquoi les habitants de l'ile de paques ont exterminé leurs arbres? Ce qui l'explique, ce n'est pas la rationalité de leur comportement, ce serait plutot leur myopie, leur irrationalité.

benoit

 
À 11:31 AM , Blogger Joan a dit...

Tout d'abord, mea culpa pour ce silence. En fait je recevais pas les commentaires et je croyais que plus personne lisait ce blog....
Sniff.

Ce que le gars cherche à montrer, c'est que certes, les bisons auraient été exterminés de toute façon dans la mesure où c'était un moyen de se débarasser des indiens mais que la rapidité avec laquelle ils l'ont été peut s'expliquer ici par des incitations économiques fortes. Oui, il y a d'autres explications à la chasse au bison, mais ce caractère de grande échelle se comprend bien ici avec ces incitations.

Par ailleurs, c'est le même auteur qui a fait le papier sur l'Ile de paques dans l'AER en 98. Je l'ai pas lu, mais je pense que ça vaut le coup.

 
À 3:35 AM , Anonymous Nysa a dit...

Good words.

 

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