Qui a tué les bisons en Amérique ?

Sous titre : quel plaisir de suivre une présentation d'un économiste doué !
Donc, ce matin, pour le dernier séminaire d'économie des ressources naturelles et de l'environnement de Montréal, un gros papa de la discipline est venu présenter. Il s'agit de Scott Taylor, un des meilleurs au monde dans le domaine des interactions entre environnement et commerce international.
Notre ami, Prof à Calgary, présentait un travail qui cherche à expliquer l'extermination des bisons aux Etats-Unis dans les années 1870/1880.
Son travail est un travail d'économie historique, à ne pas tout à fait confondre avec l'histoire économique. L'histoire économique, c'est par exemple expliquer les 30 glorieuses ou la crise de 1929, comprendre le supposé déclin de la France sur les 30 dernières années, etc... Intéressant, mais cela ne me passionne pas.
L'économie historique, en revanche, de ce que j'en comprends, c'est expliquer des évènements historiques à partir d'un raisonnement d'économiste, c'est-à-dire sur la base de comportements dits rationnels (en fait simplement cohérents).
Voyons ce que ça donne dans le cas des bisons. D'abord les faits, tels que je les ai notés dans la présentation de ce matin. A l'arrivée des Européens ici même, on comptait sans doute quelques 20 à 25 millions de bisons en Amérique du Nord. Mais voilà que des colons s'installent, qu'ils procréent régulièrement et qu'ils ont besoin de plus en plus d'espace pour cultiver leur terre et jouer au football. Du coup, les bisons, dont on estime que les troupeaux se trouvaient à peu près partout aux Etats-Unis avant notre arrivée, se retrouvent chassés vers l'Ouest. En gros, en 1870, ils sont concentrés à l'Ouest du Mississipi. Du coup, chute des effectifs et on estime que seuls 10 à 15 millions de bisons sont encore là à ce moment là. Mais voilà qu'un une quinzaine d'années, tous les bisons restant sont exterminés et qu'en 1890, on estime que les bisons sauvages ont complètement disparu du territoire des Etats-Unis (cf Dans avec les loups et la larme à l'oeil).
Pourquoi une telle extermination ? Plusieurs théories existent :
- l'effet de la Guerre civile aux Etats-Unis. La guerre civile déplace les populations, qui doivent virer les locaux et tuer les bisons pour pouvoir s'installer à leur place
- le progrès technique : les armes à feu sont maintenant beaucoup plus performantes (cf explication précédente) et il devient plus facile de transpercer la peau de ces bestioles qui font 2 mètres de haut pour une tonne.
- le comportement des Indiens (native americans pour les américains, autochtones pour les canadiens) Ceux-ci ont rencontré les blancs, qui leur ont expliqué le principe de la cuite au Baby-Coca, et ils en redemandent et pour cela tuent ou laissent tuer les bisons qui les entourent en échange d'un peu de gnole.
- le chemin de fer trans-américain. La présence de ce chemin de fer coupe les territoires des bisons en deux, favorise le transport des carcasses et donc contribue à rendre attractif la chasse des bisons.
- l'explication de Scott Taylor: c'est la conjonction d'une innovation technique et du commerce international qui serait la principale raison.
Je m'explique : pourquoi tuer un bison ? Pour le vendre pardi ! Mais qu'est-ce qui s'achète ? La viande est effectivement comestible. La fourrure peut faire de jolis manteaux. Et dernière chose, le cuir peut être tanné.
Avant 1870, seuls les deux premiers marchés existaient. Mais c'était des marchés relativement étroits. Pour la viande, comme on n'avait pas encore inventé le frigo, elle était difficile à conserver. Même avec le chemin de fer, je suis pas sûr que l'ouvrier de Boston aurait été ravi de manger de la viande tuée à plusieurs milliers de kilomètre et qui aurait mis des jours à arriver. Donc, la consommation de bison se faisait essentiellement localement, ce qui ne peut expliquer à elle-seule une telle extermination. Les fourrures sont également intéressantes et peuvent être transportées, mais les bisons n'ont ces fourrures que trois mois dans l'année (l'hiver) et en outre, une fois que la belle de New-York a son manteau de bison, celui-ci devrait lui durer quelques années. Là encore, difficile d'imaginer que ce soit une explication crédible à une telle extermination en si peu de temps.
Reste donc le cuir.
En 1871, les anglais parviennent à inventer une nouvelle machine permettant de tanner le cuir de bison. Jusque là, ça ne pouvait se faire. Mais maintenant, cela donne alors un produit en tous points similaire à celui provenant du cuir de vache. Or, les besoins sont immenses pour ce type de produits. Autre élément, les américains (plus pauvres que les anglais à cette époque) ne maîtrisent pas cette technologie. En outre, ils ne sont qu'un petit acteur au niveau mondial sur le marché du cuir et qui reste principalement alimenté par les peaux de vache (pouet pouet).
Ce qui va se passer (toujours selon Taylor) est alors la chose suivante. Ce nouveau débouché crée la possibilité pour les américains d'exporter leur cuir de bison vers l'Europe, où il pourra être tanné, et ensuite utilisé pour différents produits. Comme les Etats-Unis sont encore une petite puissance économique, cet afflux de peaux de bison ne va pas provoquer de changements dans le prix du cuir. Du coup, de plus en plus de gens se transforment en chasseurs de bison, puisqu'ils savent que quelles que soient les quantités de bison qu'ils tuent, ils l'écouleront au même prix. Quel est le comportement logique à adopter ici ? En tuer le plus possible, pour faire le plus de profits possible et éviter que ce soit mon voisin qui les fasse à ma place.
Ok, l'idée est séduisante. Reste à la démontrer. Taylor s'appuie alors à la fois sur un modèle théorique très simple, qui lui permet de confirmer dans un cadre standard d'économie que le type de comportement décrit précédemment fonctionne bien. Ce qui est crucial ici, c'est que le prix ne change pas. Si les Etats-Unis avaient été une économie fermée, c'est-à-dire si les échanges avec l'Europe n'avaient pas été possibles, cette innovation technologique aurait créé une hausse de la demande (un choc exogène pour être précis), ce qui aurait dans un premier temps augmenté les prix. Devant des prix plus élevés, de nouveaux chasseurs seraient arrivés, contribuant à une augmentation de l'offre (un déplacement de la fonction d'offre) augmentant à son tour le prix mais par contre diminuant la demande. Du coup, certes le prix de la peau de bison aurait augmenté, mais les quantités consommées auraient fini par baisser, limitant le massacre de ces pauvres bêtes.
Enfin, Taylor, par une utilisation astucieuse des quelques données statistiques disponibles, confirme le caractère cohérent de ces propos. Même si personne n'a fait le décompte du nombre de bisons massacrés, il parvient à déduire des statistiques d'exportation et d'importation de cuir la part qui semble revenir aux bisons, que ce soit au départ (aux Etats-Unis) ou à l'arrivée (au RU ou en France).
Au final, sans exclure les autres explications proposées au départ, il me convainc que sans commerce international et sans cette innovation technologique des anglais permettant de tanner le cuir de bison, on ne peut pas comprendre précisément une si soudaine extermination.
Bises, Joan
